La Guinée réclame ses manuscrits pillés à la France

Le pays ouest-africain souhaite le retour sur son sol d’une vingtaine d’œuvres, dont le célèbre « Coran de Samori Touré », conservé au Musée de l’Armée à Paris.

La Guinée vient d’adresser à la France une demande officielle de restitution de manuscrits précieux, pillés ou saisis pendant la période coloniale. Cette démarche, portée par le ministre guinéen de la Culture, Moussa Moïse Sylla, rompt avec les précédents connus jusqu’ici.

Jusqu’à présent, les revendications africaines portaient surtout sur des pièces emblématiques et immédiatement identifiables, à l’image des objets royaux réclamés par le Bénin au musée du quai Branly. Au cœur de cette liste figure une œuvre hautement symbolique pour la Guinée contemporaine, connue sous le nom de « Coran de Samori Touré » et conservée depuis des décennies au musée de l’Armée, aux Invalides, à Paris.

Selon Elara Berto, chercheuse au CNRS et autrice de Conakry, une utopie panafricaine, publié aux éditions du CNRS, citée par France 24, il s’agit en réalité d’un ensemble de commentaires coraniques, ou tafsir, et non d’un Coran à proprement parler.

Cette confusion, loin d’être anecdotique, illustre selon elle le fait que de nombreux textes rédigés en arabe ou en ajami — les langues mandingue ou peul transcrites en alphabet arabe — sont mal catalogués en France, faute d’avoir simplement été lus par des spécialistes.

Objet iconique d’une mémoire confisquée

Le manuscrit avait appartenu à Samori Touré, résistant à la conquête coloniale française, qui l’avait emporté avec lui lors de son exil au Gabon. Il l’avait ensuite confié à son geôlier, le capitaine Tambourini.

À la mort de ce dernier, sa veuve en fit don au musée de l’Armée en 1955. Depuis, ce document n’a jamais été expertisé, numérisé ni exposé au public. Conservé dans les réserves, il demeure largement méconnu en France, alors qu’il constitue, selon la chercheuse, un véritable « chef-d’œuvre de l’histoire intellectuelle du patrimoine guinéen ».

Au-delà de ce manuscrit emblématique, d’autres objets liés à Samori Touré et à son fils sont conservés dans les collections françaises, notamment aux Invalides. Elara Berto cite en exemple la tunique de Sarankéni Mory, fils de Samori Touré, entièrement ornée d’amulettes de fer contenant des écrits protecteurs utilisés pour la chasse ou la guerre.

Au musée du quai Branly-Jacques Chirac, ce sont des objets liés à l’artisanat de l’écrit qui sont conservés. Cela comprend des écritoires, des encriers, des calames et des porte-calames, ainsi que de nombreux textes jamais numérisés ni expertisés.

Un obstacle juridique à franchir

Mais ce patrimoine ne se limite pas aux grandes institutions parisiennes. Des documents dorment également, mal catalogués, dans des collections en région — à La Rochelle, au Havre ou à Compiègne — sans que leur appartenance à un riche patrimoine ouest-africain ait été pleinement reconnue.

La question de l’éligibilité juridique se pose cependant. La nouvelle loi française sur les restitutions exclut en principe les dons du champ des objets restituables. Or, le Coran de Samori Touré aurait précisément été offert par son propriétaire à son geôlier.

Alahra Berthaud, chargée de recherche et directrice du conseil scientifique du projet de musée de Conakry, interrogée par RFI, entend toutefois s’appuyer sur une clause de la loi exigeant que le don ait été « librement consenti », un critère qu’elle juge manifestement absent dans le cas d’un prisonnier remettant un bien à celui qui le détient.

Elle invoque à l’appui des précédents liés aux restitutions d’œuvres spoliées pendant la Shoah, lorsque des familles juives ayant vendu des biens artistiques pour fuir l’Europe ont obtenu gain de cause des décennies plus tard, la justice reconnaissant que le caractère libre de ces transactions n’était pas établi.


Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*